Trois mois après la montagne : ce qu’il reste vraiment
Un témoignage qui claque dans cette grande salle
« Maintenant, j’aime trop le travail. Quand je ne travaille pas, ça me manque. »
Le témoignage démarre d’un coin de la table et tous les regards se tournent vers Yannis. Il hausse les épaules, gêné par sa propre honnêteté, mais il ne retire pas ses mots.
Trois mois plus tôt, il venait surtout « pour la montagne ». Ce soir, il parle de “boulot”, d’horaires, de première paie, d’amendes à rembourser et de permis à financer.
Nous ne sommes plus au milieu des rivières et des montagnes. Mais, dans une salle, autour d’une table, avec des sodas, des bonbons et des gâteaux.
Pourtant, la montagne est là. Elle s’invite dans les échanges, les silences, les rires. Ce soir, on ne débrief pas seulement le séjour. Ainsi, on évoque ce qu’il a changé dans leurs vies.
Je les écoute, et j’ai ce sentiment très fort que quelque chose a basculé. Pas en grand spectacle. Plutôt comme un chemin intérieur qui a trouvé sa nouvelle direction.
Flashback : trois jours hors des cartes postales
Pour ceux qui découvrent l’aventure, je rembobine.
Au départ, il y a une idée un peu folle : faire partir ensemble quatre jeunes accompagnés par l’ANEF Loire, quatre patrons, une éducatrice, un guide et moi, comme coach de cette drôle de cordée.
2 jours et demi de marche, de refuge, de douches tièdes ou au jet d’eau.
2 jours et demi pour mettre dans la même cordée des mondes qui ne se croisent jamais.
La montagne fait le tri. Là-haut, pas de « jeunes étiquetés » pas de « dirigeants ». Juste des corps qui peinent dans la montée, des pieds qui chauffent, des blagues pour tenir, un Loup-Garou le soir qui fait tomber les étiquettes plus vite que n’importe quel séminaire.
C’était notre laboratoire humain : tout un groupe hors de sa zone de confort, tout le monde à égalité devant le dénivelé.
Les jeunes : des sommets plus grands à gravir
Yannis : « Je suis parti faire la rando, sans rien avoir dans la tête »
Quand je lui demande où il en est, Yannis me regarde avec un sourire qui en dit long.
— “J’ai trouvé un travail grâce à un patron qui était avec nous là-haut.”
Il raconte qu’au départ, il venait sans projet, « juste pour gravir une montagne ». La rencontre avec un dirigeant se transforme en opportunité.
Aujourd’hui, il travaille dans la logistique. Il se lève à 6h30, parle horaires, collègues, de premières paies. Surtout, il formule ce qui s’est imprimé en lui : il savait qu’il ne fallait pas abandonner mais la montagne lui a donné une preuve par le corps.
Laïka : la montagne dans les cuisses
Pour Laïka, tout se joue quelques semaines plus tard, contre un mur, en position de « chaise » pour les tests de l’armée. Trois minutes à tenir. Les cuisses en feu, les autres lâchent un par un.
— « Dès que je voulais lâcher, je repensais au sommet ». Je me suis dit : « Je n’ai pas gravi tout ça pour rien. J’ai fermé les yeux, j’avais la montagne dans les jambes. »
Résultat : meilleure note que globale, jusqu’à dépasser les hommes, tests physiques validés, formation militaire en ligne de mire. Quand elle parle, je vois que ce n’est pas seulement une histoire de muscles. C’est une expérience-référence : elle sait désormais jusqu’où elle peut aller quand ça brûle.
Adriana : l’attente lucide
Adriana, elle, est dans un entre-deux. Le stage en plâtrerie-peinture est tombé à l’eau, le professionnel ne répond plus. Elle pourrait faire semblant de relancer à tout prix. Ainsi, elle choisit autre chose.
— « En vrai, j’attends. C’est pas le bon moment. J’ai pas envie de dire « oui » pour tout foirer après. Quand je serai mieux, on verra. »
De l’extérieur, cela pourrait ressembler à de l’inaction. Moi, j’y vois du courage, celui d’avoir décroché son téléphone pour me demander de l’aide pour trouver ce stage, lorsque toutes les portes se fermaient.
J’y vois une forme de respect pour elle-même. La montagne ne l’a pas transformée en superhéroïne qui fonce partout.
Mais elle sait qu’elle a déjà traversé des passages plus raides et qu’elle n’est pas au meilleur de sa forme. Quand ce sera le bon moment, elle saura qu’elle peut nous ressolliciter.
Les patrons : des certitudes qui se défont
Autour de la table, les patrons prennent la parole. Bastien raconte le moment où ils ont parlé avec les jeunes de leurs galères, de leurs espoirs, de leurs avenirs.
Il dit assez simplement qu’ils ont compris la différence entre « avoir de bonnes bases de vie » et partir avec un « boulet au pied ». Que marcher côte à côte change tout dans la manière de regarder quelqu’un. Mathilde parle d’«une parenthèse hors du temps », des rires autour du Loup-Garou, de ces jeunes « riches de ressources, d’espoir et de rêve » qu’on ne voit pas quand on regarde uniquement les dossiers. Elle conclut qu’elle rêve surtout de « continuer à croire en l’humain ».
Un autre patron lâche une phrase qui résume bien l’enjeu :
« Sans ce genre de projet, on ne se serait jamais croisés. Il n’y avait aucune chance. »
C’est ça que j’entends : la fin de certains préjugés, un regard nouveau. La découverte de jeunes drôles, excessifs, touchants, parfois cabossés, mais certainement pas résumables à leurs « problèmes ».
Amandine, l’éducatrice funambule
Dans ce ballet de prises de parole, dès le début, les éducateurs avaient un désir très clair : montrer ces jeunes « tels qu’ils sont vraiment », sortir des cases « jeunes placés » et « jeunes à problèmes ». « On les voit gravir vingt-cinq montagnes par jour », disent-ils.
Et il y a Amandine, l’éducatrice de l’aventure. Sa place pendant le séjour était celle d’une funambule. Trop présente, elle aurait coupé la rencontre. Trop absente, elle aurait laissé certains chavirer. Elle a choisi l’entre-deux : se mettre en retrait pour laisser les jeunes aller vers les patrons, revenir d’un regard ou d’un mot quand ça débordait.
Ce soir, je lui dis devant tous à quel point sa posture a été une clé de réussite. Ne pas prendre toute la place, ne pas disparaître non plus. Juste être là, comme une main prête à se tendre, mais qui ne s’impose pas. C’est un art, et elle l’a pratiqué avec une finesse précieuse.
Ce qui a vraiment changé… Et ce qui commence seulement maintenant
Alors, que reste-t-il, trois mois après ?
Chez les jeunes, il y a des faits très concrets :
- Un contrat en entreprise, une première paie qui arrive, un réveil à 6h30 qui ne fait plus peur ;
- Des tests pour l’armée réussis en pensant au dernier sommet ;
- Des projets encore flous, des périodes d’attente, mais une petite voix intérieure qui dit : « J’ai déjà réussi des choses plus difficiles. »
Chez les dirigeants, il y a un autre type de transformation : plus de généralisation sur « la jeunesse », plus de visages précis en tête. Ils ont vu l’effort, l’endurance, les contradictions, la capacité à rire au milieu du chaos. Ils sont fiers d’avoir participé à cette édition. Certains aimeraient bien repartir, même s’ils savent qu’un autre groupe partira l’an prochain.
Entre le monde économique et le monde social, une passerelle s’est créée. Rien de spectaculaire, pas une autoroute : un petit sentier, tracé à force de pas répétés. Mais, maintenant, on sait que ce sentier existe.
On ne va pas se mentir : tout ne devient pas simple parce qu’on a marché trois jours ensemble. Les fins de mois, les papiers, les vieux réflexes restent là. Mais, chacun est redescendu avec une boussole un peu plus fiable et une preuve intime : oui, il est possible de gravir quelque chose qu’on pensait trop haut, voire hors d’atteinte.
D’autres montagnes à gravir, ensemble
En quittant cet échange, je repense à cette image qui revient souvent dans leurs mots : rester « à la voiture » ou “se mettre en marche”.
Ce projet n’a pas fabriqué des héros, ni des sauveurs. Il a mis des personnes en chemin, côte à côte, sans cape ni discours :
- Des jeunes avec leurs colères et leurs rêves,
- Des patrons avec leurs réussites et leurs peurs,
- Une éducatrice en équilibre,
- Une montagne comme terrain de jeu et de vérité.
Est-ce qu’il y aura une prochaine édition de «1 jeune, 1 patron, 1 montagne à gravir » ? C’est prévu, aussi avec l’ANEF Loire et une idée de déclinaison avec des femmes atteintes d’un cancer et des femmes chef d’entreprise.
Parce qu’au fond, ce dont ils témoignent tous ce soir, c’est qu’ils ne sont plus tout à fait les mêmes. Les trajectoires n’ont pas miraculeusement changé de direction, mais elles se sont infléchies, ne serait-ce que d’un degré. Et sur la durée, un degré, ça bouge les trajectoires.
La montagne est derrière eux, mais elle continue d’habiter leurs jambes, leurs décisions, leurs envies.
Et moi, je garde cette conviction : on peut partir du bas, avec un sac un peu trop lourd. On peut râler, hésiter, faire demi-tour en pensée. Et quand même, un jour, lever les yeux et se dire : « Allez, on y va.
Mais cette fois-ci, on monte ensemble. »





